Ataraxie numérique : repenser notre rapport à l’outil, rechercher le bonheur dans la sobriété

Par Maxime Bréhin le 24 novembre 2025 • 8 min

Ô lecteur·rice·s intrépides qui vous êtes aventuré·e·s ici par curiosité ou par intérêt, que ces modestes mots puissent vous aider à voir sous un angle nouveau cet outil fabuleux et terrible à la fois qu’est le numérique.

Un peu de contexte

Pour comprendre les intentions visées ici, je me dois de vous donner un peu de contexte.

Je m’appelle Maxime, je suis ingénieur. Cela fait plus de 20 ans que je travaille dans le numérique.

Peu avant le COVID, je me suis intéressé à la synthèse du 5e rapport du GIEC et à l’analyse systémique de nos sociétés (limites de la croissance [1]). Ce fut pour moi un sorte de révélation. Certaines de ces informations venaient ainsi exprimer ce qui était jusqu’alors chez moi un ressenti, un malaise diffus. Dès lors, je n’ai eu de cesse de chercher à comprendre les incidences et, en bon ingénieur, à chercher des solutions aux problèmes que je découvrais.

J’ai entrepris de transmettre ces nouveaux savoirs, notamment à travers l’atelier « Inventons Nos Vies Bas Carbonne ». La compréhension générale des impacts du numérique que j’avais à l’époque m’a même fait envisager d’abandonner le secteur. J’ai toutefois décidé de faire face. J’ai alors entrepris d’affiner ma compréhension spécifique du numérique (toujours selon une approche systémique) pour tenter d’en limiter les impacts, éventuellement d’en rediriger les usages. J’ai donc lu des rapports scientifiques, des enquêtes… J’ai ingéré des statistiques à n’en plus finir. J’ai tenté d’intégrer la mouvance du “numérique responsable”. N’y voyant qu’une démarche partielle, j’ai encore creusé pour découvrir le concept plus abouti du numérique acceptable [2], qui s’inscrit dans la lignée des analyses techno-critiques du numérique.

Une autre évidence m’est alors apparue : depuis toutes ces années, j’étais utilisateur, consommateur du numérique et jamais je n’en ai questionné les fondements ni les destinations qu’on lui vouait. J’étais ce qu’on pourrait appeler, un mouton numérique [3]. Il était donc temps que j’entame ce questionnement philosophique auquel nous, ingénieurs, ne sommes pas acculturés. J’avais débuté ce travail avec Ivan Illich [4] et la mouvance low-tech [5]. Mais le numérique restant “high-tech”, il me fallait un autre angle de réflexion, et un retour à des fondamentaux de la philosophie : notre rapport au bonheur, et plus exactement, la confrontation de l’outil numérique au bonheur. C’est là qu’intervient l’ataraxie numérique.

Ataraxie

L’ataraxie (du grec ἀταραξία, signifiant « absence de troubles »), au sens épicurien, consiste en un état de profonde quiétude, impliquant l’absence de tout trouble ou souffrance.

Profitons-en ici pour faire une petite (é)piqure de rappel : l’épicurisme est un courant issu de la philosophie antique ayant pour objectif principal l’atteinte du bonheur par la satisfaction des seuls désirs « naturels et nécessaires » [6].

L’ataraxie numérique serait alors, littéralement, l’absence de trouble par le numérique.

Il me faut transposer ce concept philosophique à notre ère moderne car les philosophes de la Grèce antique vivaient dans un monde moins complexe, sans ordinateurs.

Fausse statue d'un philosophe de la Grèce antique avec un ordinateur sur les genoux
Epicure aurait-il été le même philosophe s’il avait connu l’ordinateur et la science moderne ?

Je m’interesse plus particulièrement ici au rapport que nous entretenons avec la technologie et par extension à la technique, et dans quelle mesure celle-ci participe à notre bonheur et notre bien être.

Bonheur ≠ plaisir

Le plaisir n’est pas toujours une composante du bonheur. Dans le numérique, on le constate avec l’exploitation des travaux scientifiques menés pendant des décennies sur le cerveau, notamment au sujet de la dopamine. Cette exploitation a mené à des dérives dont certains dark patterns [7] ainsi qu’à diverses addictions. En somme, certains mécanismes, encore à l’étude contribueraient à un forme de récompense que nous pourrions assimiler au plaisir [8]. Sommes-nous de ce fait plus heureux ? Pas franchement ! N’ayant pas d’indice du bonheur, nous ne pouvons affirmer que notre bonheur est en berne. Néanmoins, nous savons que la civilisation moderne a produit de nouvelles forme de pauvretés [9] auxquelles le numérique participe au moins indirectement.

À défaut de me lancer dans une thèse à ce sujet, j’ai choisi plutôt de faire un tour d’horizon des troubles qu’on peut d’ores et déjà attribuer au numérique afin de les contrer ou de les éviter.

Troubles numériques

La liste des troubles générés par le numérique est longue et s’étend régulièrement. Non content d’aggraver certains maux déjà existants, le numérique en crée de nouveaux, à l’image de la « dette cognitive » [10].

L’objet n’est pas de faire une analyse exhaustive de ces maux, mais de comprendre les tendances et grands groupes de nuisances provoquées.

À cette liste nous devons ajouter les incidences indirectes du numérique sur l’humain :

Le spectre des troubles s’avère large et complexe. Plus que les individus, il touche les sociétés, les États et la planète. Lutter contre chaque trouble semble une tâche interminable, presque insurmontable. C’est la raison pour laquelle le réseau de recherche Européen Digitalization for Sustainability (D4S) suggérait en 2023 dans son rapport « Digital Reset, Redirecting Technologies for the Deep Sustainability Transformation » la remise à plat de l’outil numérique dans son ensemble. Manquait cependant à ce rapport la dimension philosophique.

Si on revient à Epicure, celui-ci énonçait que la clef du bonheur est de connaître ses propres limites. Nos troubles pourraient alors être assimilés aux limites planétaires [13] et sociales, les éléments clés de l’économie du Donut de Kate Raworth [14].

Schéma explicatif de l’économie du donut
L’économie du Donut par Kate Raworth : allier limites planétaires et limites humaines

Risquons-nous à préciser ces limites pour le domaine numérique.

Limites numériques

L’étape préalable à la définition des limites est de généraliser la pensée techno-critique, c’est-à-dire trouver un moyen de penser pour mieux vivre avec nos objets techniques. Il nous faut donc considérer le discernement technologique comme moyen nécessaire.

On pourrait statuer démocratiquement sur toutes les innovations techniques et avoir pour règle : « Tu ne te conformeras point à ce monde qui t’entoure » [15].

Certains ont déjà éprouvé ce principe. On le retrouve par exemple dans la démarche low-tech, le numérique acceptable cité plus haut, le perma-computing, la désescalade numérique, la décroissance numérique et plus récemment le decomputing.

Une fois cette disposition mentale prise, on peut définir les limites sous forme de contraintes. Celles-ci peuvent dans un premier temps être construites en réponse aux troubles identifiés. Voici quelques pistes :

  • Contrainte matérielle (durable, réparable, recyclable…) ;
  • Contrainte logicielle (libre, open-source, faible impact évironnemental, démocratiquement choisi…) ;
  • Contrainte d’usage (temps, destination, cycle de vie…).

Pour guider nos choix, on peut s’appuyer sur une matrice inspirée du travail de Stéphane Crozat (qui m’a également inspiré cet article) [16] :

Tableau de deux colonnes et deux lignes. Intitulés des colonnes : 'Besoins nécessaires' (BN) et 'Besoins non nécessaires' (BNN). Intitulés des lignes : 'Techniques nécessaires' (TN) et 'Techniques non nécessaires' (TNN). Cellule BN/TN : 'Couplage à éviter au maximum'. Cellule BNN/TN : à interroger en premier. Cellule TNN/BN : 'Approbation démocratique'. Cellule TNN/BNN : 'Substituables, évaluation possible selon impacts'
Matrice d'analyse des choix techniques en réponse aux besoins humains

Les règles sont les suivantes :

  1. Réinterroger en premières les techniques nécessaires pour les besoins non nécessaires ;
  2. Eviter le couplage entre techniques nécessaires et besoins nécessaires ;
  3. Garantir l’approbation démocratique des techniques non nécessaires aux besoins nécessaires ;
  4. Substituer au mieux les techniques non nécessaires pour les besoins non nécessaires. Elles peuvent tout de même être évaluées au regard de leur impact environnemental et leurs potentiels d’addiction.

Prenons un exemple : il nous faut éviter la pleine dépendance aux outils numériques pour notre alimentation (2e règle). On peut cependant décider démocratiquement de l’emploi de certains outils numérique pour assister cette tâche (3e règle). Un autre exemple plus concret dans ses conséquences est celui des sanctions américaines imposées au juge français à la Cour pénale internationale, Nicolas Guillou. Il démontre que le numérique placé comme élément nécessaire à l’accès à de nombreux services, dont les services bancaires, peut devenir handicapant voire nuisible lorsqu’il n’est plus disponible.

Ce que ces règles et contraintes énoncent mal, c’est la nécessité de réduction. C’est d’ailleurs une des principales difficultés auxquelles nous sommes confrontés : l’acceptation de ne pas faire, de faire moins, de soustraire plutôt que d’ajouter. Comme l’énonce Philippe Derouette : la disposition mentale à la frugalité est la prémisse nécessaire à la sobriété censée [17], à la médéité [18].

Médéité numérique

Concevoir un numérique vertueux, juste milieu entre deux excès opposés (entre techno-solutionnisme béat et anti-tech).

Dépassons désormais l’abstraction du concept philosophique et regardons les réalisations concrètes qui semblent aller dans le sens de l’ataraxie.

Du concept à la réalité

Cette matérialisation de l’ataraxie numérique se manifeste sous forme de produits, de services, de modes d’organisation, de lois. À nous de produire un assemblage judicieux selon une approche holistique. Voici quelques idées pour illustrer mon propos [19] :

Pour les entreprises :

Pour les États :

Pas d’ataraxie sans désescalade

Mon cheminement philosophique m’a amené à un constat douloureux : le numérique dans sa forme actuelle doit être pleinement repensé. Il doit (re)trouver une fonction de convivialité et ne plus gêner notre recherche de quiétude.

La difficulté principale à laquelle nous faisons face est la nécessité de changer l’idéologie dominante. Nous devons rompre avec l’emprise des Big Techs dont l’influence dépasse le pouvoir des États, mais aussi avec le modèle de croissance infinie et le rapport qu’il sous-tend à la nature. C’est la raison pour laquelle je pense que la sensibilisation et l’éducation sont les piliers de cette transformation.

La low-tech me semble également un outil puissant dans cette transformation. Elle a l’avantage de faciliter un réempouvoirement par la base, par les citoyen·n·es. Elle peut également être une piste pour la transformation calculée des entreprises [21].

Il est temps de redéfinir les fonctions du numérique pour qu’il soigne plus qu’il ne détruise. C’est la définition même du decomputing.

Ce que le decomputing propose est un parcours vers des sociétés construites sur des relations de soin, dont les attributs ne sont pas l’abstraction et la manipulation, mais l’entraide et la solidarité.

Dan McQuillan

Ressources


  1. Voir le rapport du Club de Rome, “The limits to growth” (1972). ↩︎

  2. Voir le travail de Louis Derrac sur le numérique acceptable. ↩︎

  3. Le Mouton numérique est un collectif de réflexion technocritique sur les enjeux que posent les technologies à nos sociétés. ↩︎

  4. Lire “La convivialité” d’Ivan Illich. ↩︎

  5. La low-tech représente, selon wikipédia, des techniques durables, simples, appropriables, résilientes produisant des objets facilement réparables et adaptables. ↩︎

  6. Source : wikipédia. ↩︎

  7. Un dark pattern est une interface utilisateur qui vise à tromper ou manipuler un utilisateur. ↩︎

  8. Artile “Révélant les dangers du ‘fake dopamine’ : comment éviter les pièges du bonheur artificiel”, umvie.com. ↩︎

  9. “Changer de boussole” par Olivier De Schutter, rapporteur spécial de l’ONU à l’extrême pauvreté. ↩︎

  10. Voir l’étude “Your Brain on ChatGPT: Accumulation of Cognitive Debt when Using an AI Assistant for Essay Writing Task” par des chercheurs du MIT. ↩︎

  11. L’empouvoirement est le processus par lequel un individu ou un groupe acquiert les moyens et la confiance nécessaires pour exercer une plus grande autonomie, prendre des décisions et agir sur leur propre vie. ↩︎

  12. Pour faire le pont avec la philosophie, vous pouvez découvrir un exemple d’(em)merdification du web avec la vidéo “La face cachée de la philo sur Youtube” par Monsieur Phi. ↩︎

  13. 7 des 9 limites planétaires ont été dépassées : l’acidification des océans a atteint un seuil critique en 2025. ↩︎

  14. Le « Donut » et ses indicateurs montrent dans quelle mesure les plafonds écologiques sont dépassés et les fondements sociaux ne sont pas encore atteints. ↩︎

  15. C’est littéralement le mode de fonctionnement des Amish décrit sur Wikipédia 😉. ↩︎

  16. Enseignant chercheur à l’univesité technologique et Compiègne (UTC). Il m’a inspiré cet article en décrivant en premier lieu ce concept d’ataraxie numérique. ↩︎

  17. Voir l’essai “Frugalité, la clé d’une sobriété réussie” par Philippe Derouette. ↩︎

  18. La médéité est une doctrine de la vertu dans la Grèce antique, notamment chez Aristote, qui conçoit chaque vertu comme un juste milieu entre deux excès opposés. ↩︎

  19. Pour aller plus loin : “L’inspirothèque d’un numérique plus écologique↩︎

  20. Selon une étude de l’université de Lausanne “Democratizing provisioning systems: a prerequisite for living well within limits, Sustainability: Science, Practice and Policy”. ↩︎

  21. Voir “La stratégie du Y, Faire entrer l’entreprise dans les limites planétaires” par Alan Fustec, Timothée Fustec, Arnaud Bergeron. ↩︎

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