Identité numérique : récit d’un échec
Laissez-moi vous compter le parcours d’Aude pour l’inscription au permis de conduire avec le regard du numérique responsable et de l’accessibilité. J’énonce ici dans un premier temps l’histoire et en ferai en second lieu la critique.
Patience et persévérance
Tout commence un jour d’automne où notre héroïne se rend auprès de sa future auto-école dans l’idée d’effectuer son inscription et de la financer via son CPF. Son interlocutrice lui demande alors, pour valider le financement, d’effectuer l’authentification par l’identité numérique. Cette procédure nécessite France Connect+ pour valider le financement, visant ainsi à éviter toute fraude.
Aude n’ayant pas activé son identité numérique, elle se rend, sur les conseils de son interlocutrice, au bureau de poste le plus proche avec son téléphone et sa pièce d’identité.
Le personnel de la Poste tente avec elle d’installer l’application “L’identité numérique”, en vain. Son smartphone n’est pas très vieux. Il a pourtant été qualifié d’incompatible pour des raisons géopolitiques… On lui explique que la marque Huawei a été bannie depuis les soupçons d’espionnage en Europe.
On lui suggère alors d’utiliser un autre téléphone. Elle récupère alors un ancien smartphone, un Samsung J3. Pas de chance, le système Android ne permet même plus d’accéder au Play Store. C’est donc encore raté. En desespoir de cause, elle insère sa carte SIM dans le téléphone de son compagnon sur lequel l’application est déjà installée (OnePlus X), et elle se rend au bureau de poste. Là encore le personnel se heurte à un problème technique : le QR code affiché ne produit aucune correspondance dans leur système, l’application est inutilisable.
Aude, après avoir passé le plus gros de sa journée à ces tentatives infructueuses, cherche avec son compagnon si une autre méthode est possible. Non sans mal, ils découvrent qu’il est possible de débloquer le financement via une démarche papier en remplissant un formulaire à envoyer par voie postale.
L’histoire s’arrête aujourd’hui ici, nous souhaitons à Aude une fin heureuse pour sa démarche et son permis.
Analayse critique
Procédons maintenant à l’analyse critique de cette histoire.
Rappelons que l’outil numérique se doit être un allié quand c’est possible. Ici, il ne remplit pas ce rôle dès lors qu’on ne satisfait pas les critères d’éligibilité, mais aussi parce qu’aucune procédure de substitution n’accessible facilement et décrite clairement.
L’illectronisme ou inhabileté numérique ou illettrisme numérique est la difficulté ou l’incapacité rencontrée par une personne à utiliser des outils numériques (ordinateur, tablette, smartphone…) ou à créer des ressources numériques, ou à naviguer sur internet, notamment pour effectuer des démarches administratives ou s’informer, en raison d’un manque ou d’une absence totale de connaissances à propos de leur fonctionnement (parfois suite à un manque d’accès aux équipements et à la connexion). Le concept englobe le manque de savoir-faire technique et les lacunes dans la compréhension des logiques et des codes spécifiques au monde numérique. Il se distingue de l’illettrisme qui est l’incapacité à lire et écrire.
Source : Wikipédia
D’autre part, le principe d’éligibilité ici prend une connotation stigmatisante, montrant la dérive culturelle qui s’installe progressivement et qui consiste à considérer l’inéligibilité comme un handicap. On retrouve en partie cette stigmatisation par le numérique sous un terme nouveau : l’illectronisme. Comble du cynisme, ce sont les mêmes autorités qui créent (pour ne pas dire “définissent”) ces nouvelles situations de handicaps au moment du durcicement des lois sur l’accessibilité. Pour citer encore Wikipédia : « selon la Défenseure des droits (2025), la dématérialisation des services publics est mal accompagnée et dégrade les relations entre usagers et services publics ». Évidemment, certain·e·s trouveront à redire à ces arguments. Le débat reste évidemment ouvert. Notons cependant que, bien que la procédure alternative (non numérique) existe, elle manque cruellement d’une mise en évidence.
En 2024, 61% des usagers sondés rencontrent des difficultés dans leurs démarches administratives.
Source : Banque des territoires
En plus de cette difficulté dans la procédure, nous devons également voir les incidences sociales et environnementales que ce type de service numérique sous-tend. Sociale car l’achat d’un nouveau smartphone n’est pas possible pour tout le monde (la fameuse “fracture numérique”). Environnementale car l’achat ou le remplacement d’un smartphone a une incidence importante dans la part de nos émissions. Là encore, on peut noter l’incohérence de la stratégie de l’État entre numérique et environnement.
À cela s’ajoutent les tensions géopolitiques qui aggravent l’incidence environnementale. Aux États-Unis, suite aux sanctions imposées à Huawei, plusieurs milliards de dollars ont dû être engagés pour remplacer les matériels désignés. Leur nombre et volume ne sont pas communiqués, mais on peut facilement deviner qu’une quantité importante a été mise au rebut pour être remplacée.
En 2020, le nombre total de terminaux en France a été estimé à près de 800 millions. On dénombre d’ores et déjà un grand nombre d’objets connectés mais les terminaux dont l’empreinte carbone est la plus élevée et sur lesquels doivent se porter notre attention sont de loin les smartphones, les téléviseurs et les ordinateurs portables ou fixes. Ensemble, ils représentent plus de la moitié des émissions de gaz à effet de serre du numérique.
Source : Etude ADEME – Arcep sur l’empreinte environnementale du numérique en 2020, 2030 et 2050 (2023)
Cet histoire illustre à mon sens la dérive générale qui s’est installée dans notre rapport au numérique et à la technique : nous pensons et imaginons la technique pour la technique et oublions dès lors qu’elle doit nous servir, pas nous asservir.
Heureusement, de nombreuses pistes sont en cours d’exploration : désescalade numérique, dénumérisation, low-tech, robustesse… Ces travaux nous montrent que le point névralgique pour une réappropriation des outils, pour un réempouvoirement, est la capacité à transformer notre rapport au numérique et plus généralement à la technique.